L’exposition Ekphrasis de Berlinde de Bruyckere au MOCO de Montpellier présente trois installations retrospectives du travail de cet artiste.

Ici Berlinde de Bruyckere nous montre, dans un language de sculptures en cire de peaux d’animaux, d’hommes et d’arbres, un univers métaphorique de notre société. Se permettant des clins d’œil à des artistes contemporains, elle nous met en dialogue avec des références de l’art classique comme le saint Sébastien ou les statues de Fra Angelico.
La peau ici est le sujet principal de cet artiste, les installations de Berlinde de Bruyckere nous proposent, par un travail avec de la cire colorée, un réalisme de la matière.
Dans la tradition de ces peintres flamants du XVIII et XIX ème qui, avec la peinture à huile, nous montraient jusqu’au détail le rendu d’une peau ou de l’écorce d’arbres et de fourrure d’animaux; leurs peintures présentaient des scènes de la vie. Ici, avec les sculptures en cire qui représentent soit un animal, un arbre, un corps ou des compositions de cuir, cire et textile, ce travail sur la peau, très réaliste, des poils aux détails des veines jusqu’au toucher, nous plonge dans l’expectative. Les mises en stèle et les mises en scène des compositions sont très réalistes. Cela nous permet ainsi d’aller plus loin que la surface et d’aller au delà des perceptions des veines, des poils et de l’animalité. On devine que les frissons, les pansements et les mutilations présentés évoquent nos vies et nos environnements. Elle perturbe la forme globale d’un sujet par une mise en scène qui met en relief les symboles et imagerie que notre culture a appris, mais caché. Mais avec son language, ce qui est mis en avant dans chaque sculpture, avec une forme qui dégage un sens, leurs installations dans chaque salle créent une chorégraphie formant un tout. Berlinde de Bruyckere explique dans une vidéo que ces trois installions, une par étage, sont là pour créer un dialogue des Œuvres entre elles afin que se crée avec le public une conversation.
On commence l’exposition par une reprise d’un travail qu’elle avait montré à Venise en 2003, qui portait sur la nature, ici l’arbre présenté par sa peau est traité comme un corps mutilé.

Dans la deuxième et troisième salle sont présentés les “ pétales “ et totems réalisés en cire, cuir, crin de cheval, en bois et en textile. Cette représentation des sexes masculin et féminin nous dérange et attire en même temps car on est hors des codes de représentation de ce sujet.




On peut lire çi-dessous la présentation faite par le commissaire de l’exposition du MOCO:
“Le travail de Berlinde de Bruyckere est plus visuel que formel, au sens d’un spectacle ou une épiphanie qui s’offre au visiteur plus qu’au regardeur. En ceci, elle utilise la sculpture hyperréaliste afin de produire des glissements de réalités, une sorte d’effraction du réel qui vise à l’empathie ou la subjugation…. Berlinde de Bruyckere élabore des mises en scène, parfois presque caravagesques, qui sont le fruit d’un rituel, une manière d’hommage à la fragilité de la vie dans ses chairs, que l’artiste tente de rendre les plus réalistes possibles. Le rendu à la cire — Elle applique jusqu’à 15 couches superposées de cires colorées — « épidermiques » des chimères est, la plasticienne le souligne constamment, un travail proprement pictural…. La peintre sculpteur belge veut avant tout susciter, par-delà la stupéfaction, la répugnance voire le dégoût, l’empathie. Le regardeur n’est pas sollicité en vue d’une subjugation esthétique, mais pour participer à une forme d’équilibre entre l’angoisse devant la mort et la compassion, le partage émotionnel face au spectacle beau et tragique de la fragilité confrontée à la destruction, mais qui perdure et persiste tout de même. ….”
Dans la salle suivante, “portrait et étamine” prennent la forme suivante:


Dans la grande salle du haut, les “ Arcangelo “ sont présentés (dommage que les plafonds soient trop bas pour bien mettre en valeur la composition dans la salle).
A l’opposé de la statuaire classique, les archanges avec leurs ailes et leurs lances et épées symbolisent une spiritualité au dessus des anges. Les Arcangelo de Berlinde de Bruyckere sont en peau, cire et bois, ici les Arcangelo portent leur animalité sur le dos tête baissée. C’est l’humain qui prime, en simple, en couple ou en groupe; leur corps n’échappe pas au réel, ils sont la réalité. De sept à l’origine, Berlinde de Bruyckere nous propose cette mise en scène avec un groupe de trois , de deux, et celui tout seul, et le dialogue qui se crée entre les statues est impressionnant.

.




Dans la pièce dessous, les chevaux que l’on avait vu à Avignon sont mis en scènes pour nous permettre de mieux sentir une représentation sculpturale de la guerre. Ici ce sont les chevaux mutilés utilisés dans la guerre de 14 -18 qui sont représentés et qui symbolisent l’atrocité de la guerre.


Et, au mur, le passage du temps est représenté par des tentures usées qui font transparaître par les différentes couches le temps qui passe, les mailles qui étirent nos souvenirs, les tissus qui s’enchâssent et qui s’encrassent, se déchirent, se collent et qui forment l’histoire .



Un peu plus loin, un San Sébastien représenté par cet immense tronc d’arbre que des flèches-ferrailles perforent.


Sur le mur, l’artiste nous présente comme un grand tableau composé en cire, bois, papier peint, textile, fer epoxy. qui font référence à des fleurs.


Et toujours dans cette salle, un autre tableau.


Dans la grande salle du bas, on est pris dans une atmosphère étrange. Pas de représentions de corps, d’arbres, de chevaux, c’est seulement les peaux qui sont montrées. Par leurs textures, leurs rendus, leur transparence, leur cuir, leurs poils et leurs couleurs, ils deviennent la palette de l’artiste.
La forme que prennent les différentes installations de cette salle réalise un language proche des artistes conceptuels comme Boltanski, Brancusi et Joseph Beuys naturellement .
C’est notre corps qui, ici, déambule entre les installations de peau et c’est notre regard qui fabrique le sens .
On perçoit cette sensation que ces piles de peau pliées ordonnées et bien rangées au carré et ces piles de peaux complètement compressées sont bien pauvres en émotion par contraste avec les peaux suspendues à des crochets de boucher. Car sur celles-ci, on sent que cette animalité représentée est vivante, l’on ressent par le regard en se promenant entre les peaux de la matière, de vie, de la poésie. Alors que dans les piles de peau où celles-ci sont bien rangées, pliées et plus elles sont compressées moins de choses se passent, toute individualité a été supprimée, au profit d’un ensemble structuré moins riche en poésie.
Et par contraste, celles suspendues donnent un sentiment d’individualité et de beauté .





..





A propos du titre, ekphrasis.
La définition de ce mot choisi par Berlinde de Bruyckere pour l’exposition selon Wikipedia est large, je retiendrai celle-ci:
“Les ekphrasis d’œuvres d’art dans la littérature antique
Il s’agit d’un « modèle codé de discours qui décrit une représentation (peinture, motif architectural, sculpture, orfèvrerie, tapisserie). Cette représentation est donc à la fois elle-même objet du monde, un thème à traiter et un traitement artistique déjà opéré, dans un autre système sémiotique ou symbolique que le langage ». Cette conception rejoint l’idée première de l’ekphrasis et de toute description animée, comme d’une mise en abyme de la réalité où le peintre-narrateur se fait créateur, successeur de Dieu.”
Le site du MOCO concernant cet exposition est: https://www.moco.art/fr/exposition/berlinde-de-bruyckere
F